Je m’installe pour manger sur une des grandes tables. Venant de ma droite, deux chaises plus loin, une question surgit : « Ça fait longtemps que tu es à Melbourne? » (j’ai fait répéter deux fois avant de comprendre, je passe ces bouts de discussion pour alléger le texte comme on dit.) Jos Bine, ou devrais-je dire, Joe Bean, me fixait avec intensité, sa deuxième bière à la main. Je ne trouvais pas sa moustache appétissante. Ni tout ce qu’il y avait autour d’ailleurs. (Pourquoi j’ai oublié ma lecture, pourquoi j’ai oublié ma lecture...) Alors s’engage une conversation des plus plates sur le voyage, la ville, l’Australie, l’auberge, le ski, ponctuée de répétitions mutuelles, lui ayant manifestement autant de difficulté que moi avec notre différence d’accent. (pourquoi je me suis faite une aussi grosse salade?) Chacun de mes essais à rendre la conversation caduque est reprise au vol par sa ténacité remarquable. Je me souviens tout à coup que j’ai oublié de prendre ma toast dans le grille-pain. Je retourne dans la cuisine. J’ai quelques instants pour penser. Qu’est-ce que je peux bien inventer, pense vite, pense vite... Je vois une fille qui termine de faire cuire son steak. C’est celle qui m’avait souri en m’entendant fredonner Saturday Night Fever un peu plus tôt. Analyse de la fille: favorable. Je lui demande si elle est seule pour manger. Oui. Je lui explique la situation avec le mec qui est « a pain » et lui demande de venir s’asseoir avec moi pour me sauver. Elle est partante. Je repars, elle m’arrête. « C’est quoi ton nom? Moi c’est Leslie. Juste pour qu’on puisse prétendre qu’on se connaît. » Good. Je sens que je suis tombée sur la bonne personne.
Je continue de brouter en attendant Leslie et en écoutant, souvent sans comprendre, ce que Joe persévère à me raconter.
Tout à coup, je sursaute : « Mélanie!!! Allo! Comment ça va? T’as passé une belle journée? » Leslie fait une entrée fracassante en s’assoyant entre Joe et moi. J’en demandais même pas tant. Elle est une actrice incroyable! Nous discutons comme des vieilles amies, alors qu’elle bloque complètement la vision de son voisin. Il se lève. On croit que c’est gagné, on se fait des signes de victoire. Mais non, il revient avec une troisième bière. Nous continuons notre petit jeu. Je suis prise d’un fou rire plusieurs fois tellement je la trouve bonne. Joe rapplique en s’insérant dans notre conversation. Il fixe et il laisse du temps avant ses réponses. On dirait qu’il est sur pause. Vraiment troublant. Au moins, je vois qu’il fait ça avec Leslie aussi, ce n’est donc pas (toujours) mon accent qui est en cause pour le délai dans la réaction.
Alors que Leslie termine de manger son steak, je lui lance en boutade: « Et puis, c’était bon ton kangourou? » Elle répond oui en riant, parce que justement, c’en était. Hein!? Je me désespère de finir ma salade. J’en ai assez de ce pénible repas alors j’annonce mon départ. Leslie et moi nous levons. Dans la cuisine, on partage rires, soupirs et malaises. C’est que j’ai pitié de lui aussi. Et je n’aime pas avoir pitié. Mais il était de compagnie tellement désagréable et déconcertante... Enfin.
Étant donné que j’avais aussi oublié ma bouteille de vin dans ma chambre, je propose à Leslie d’aller boire un verre sur la terrasse du toit. On parle d’écriture – elle est romancière – devant la ville illuminée. Je vois une étoile filante, et une chauve-souris énorme (enfin, elle m’a dit que c’était ça, moi je croyais que c’était un hibou!)
Elle vient de la côte est et cherche un travail à Melbourne (en attendant d’être publiée, riche et célèbre, ou de changer d’orientation) On pense aller au football australien en fin de semaine. Mais avant, on mange ensemble ce soir. Elle me cuisine du kangourou. En souhaitant que Joe Bean ne soit pas dans les parages...
L’accent australien
C’est bien difficile à expliquer c’est comment, cet accent australien. Mais hier, j’ai vécu un bel exemple des mots équivoques.
En revenant à la chambre, ma colocataire australienne Tracy me dit :
« I like you here. » J’analyse. Pourquoi elle me dit ça? Phrase qui me semble un peu bizarre. C’est sûrement pas ça.
« I’m sorry? »
« I like your ear. » Cette fois, je comprends quelque chose qui se peut, mais qui n’a pas plus de sens, à moins qu’elle soit dans une secte de culte de l’oreille. C’est sûrement pas ça.
« Pardon? »
Elle fait signe vers sa tête.
« I like your hair. » que je finis par comprendre.
« Oh! You like my hair! » (que je prononce très différemment d’elle)
Je me suis fait couper les cheveux hier. Par un gars typique de Melbourne. Un Indonesien.
2 commentaires:
Bon vendredi Mélanie,
J'ai bien ri en lisant ta description de ton repas (salade) et je peux facilement m'imaginer la scène avec le monsieur indésirable.
Quand ça se cloture par une rencontre intéressante et des éclats de rire, c'est merveilleux.
Continue de rire.
Je t'aime.
Jeannot XXX
Vendredi, 13 avril 2006
8h - 0oC. - bruine
Allô Mélanie,
Moi aussi, je suis toujours là avec toi et je continue à te lire avec plaisir. Et pis, je t'avais dit que je te surveillais et c'est ce que je fais.
Toi, t'as ça dans le sang l'écriture mais pas ta ma tante!!!
Vas-tu t'acheter un kangaloo leather comme Indiana Jones, HI!HI!
Vin, thé early grey, ville illuminée et bientôt steak de kangourou, je pense que tu prends tes aises à Melbourne. Il te reste juste à déchiffrer leur accent. C'est pas si pire!
Je t'embrasse très fort (ça devait être ça qui te manquait, hein!)
Ah oui, je n'ai pas vu ta coupe de cheveux!
Bebye,
Francinexxx
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