Ma première photo d un troupeau de lamas, pendant la réparation de la crevaison.
Vendredi 9 février 2007
« Dans ton village au Canada, est-ce qu’il y a des ânes comme les miens? » Le vieux monsieur qui faisait brouter ses quatre bêtes dans les ruelles de Charazani me posait plein de questions. « Qu’est-ce qu’il y a dans ton village? » Par où commencer pour lui répondre? Ma réalité est tellement, tellement loin de ce qu’il a pu voir dans sa vie... « Oui, il y a des animaux, mais à la campagne. Où je vis, il y a des autos et des maisons. Présentement il fait froid, c’est l’hiver et il y a de la neige. » « ¡Ah! Canadá... » qu’il répétait sans cesse, après chaque information, en hochant de la tête. « Comment cuisinez-vous les plats de maïs? Est-ce qu’il y a des vaches? Est-ce qu’il y a des Bolviens? De quoi les gens vivent-ils? C’est quoi votre monnaie? En as-tu pour me montrer? » Il était si avide de tout savoir! C’est sûrement pas tous les jours qu’un blanc passe dans son coin. Une femme en plus. Seule. Inimaginable.
C’était peut-être ça mon problème à Charazani. Être une femme voyageant seule. C’est très, très mal vu ici. Les femmes appartiennent à leurs maris et sont ni plus ni moins assignées à résidence. Elles ne se promènent presque jamais seules. Juste avec leur mari ou leurs enfants. Elles pouvaient bien me regarder bizarrement. À la place principale, au centre du village, plusieurs enfants se sont plantés devant moi pour me dévisager. Ils restaient là. Les adultes passaient, mais me regardaient tout aussi intensément. J’étais l’animal de cirque, la curiosité, la gringa pleine de fric. D’ailleurs, le premier contact que j’ai eu dans la rue, c’est une petite fille qui est venue vers moi en courant. « Dinero dame? » Ça m’a sidérée. Elle voulait de l’argent. Elle l’a demandé sans détour. On sait bien, les blancs, c’est de l’argent sur pattes.
Donc, on a déjà vu plus ouvert comme communauté. Mais c’est cohérent avec ce que j’allais y chercher. J’étais à Charazani pour voir les Kallawayas, les médecins traditionnels boliviens. S’ils ont résisté aux siècles de changements, c’est sûrement qu’ils ont la couenne dure! Et ils se terrent assez loin du reste de la civilisation. Je ne sais pas en kilomètres, mais en heures, c’est un minimum de 8 depuis La Paz. Ça m’en a pris presque 11 pour l’aller, crevaison incluse.
Charazani, avec ses 1000 habitants, est la capitale de la région. Mais les Kallawayas habitent plutôt dans les villages des alentours. « Les gens de Charazani sont trop citadins. Je n’aime pas me montrer comme Kallawaya ici. Je porte mes vêtements de ville. » me raconte Aurelio Hortiz Huaricallo, à la Place principale. Tout est une question de référence... C’est que les Kallawayas ont un uniforme les identifiant : poncho rouge(leur couleur de la spiritualité) et sac tissé en bandoulière pour leurs herbes médicinales.
Un Kallawaya, rencontré dans l’autobus qui nous menait à Charazani, m’a préparé une cérémonie typique dans son village de Chari, à 1h30 de marche de Charanzani. Un bus y va, mais juste 3 fois par semaine, mais pas ce jour-là. Tout compte fait, je suis autant contente comme ça, à voir l’étroitesse de la route, grugée à flanc de montagne, érodée par les pluies et les éboulis. Je crève sous le soleil à l’aller. Je ne veux pas ôter mes vêtements longs, c’est pas une joke à faire à sa peau que de l’exposer à ça, à environ 3500 mètres d’altitude. La route est toujours un faux plat montant. Je trouve ça éprouvant. Mais quels paysages! La vallée s’étend à ma droite, le son de la rivière m’accompagne, et se dressent les autres montagnes partout autour, cultivées en terrasses. Derrière moi, je perds doucement Charazani. Pas de possibilité que je me trompe ici, il n’y a qu’une route, et on aurait pas l’idée de la quitter, sauf en escalade.
J’aperçois quelques maisons. Chari fait 200 âmes alors mon Kallawaya, Crispin Calancha, m’a dit : « Demande où est ma maison et on te l’indiquera facilement. » Les premières personnes que je croise sont deux petites filles. Et leurs deux chiens hostiles qui me jappent après. Elles prennent plaisir à me niaiser. Non, on ne peut pas t’aider, non tu ne peux pas passer, nos chiens vont te mordre... Elles me barrent la route. Franchement, j’aurais jamais pensé que les difficultés seraient venues de deux petites pestes. J’essaie de discuter gentiment, j’approche un des chiens, je lui tends la main, il me sent. Les chiens se sont calmés maintenant. Ils voient que je ne fais pas de mal à leurs maîtresses. Bon. Je vais pas rester là toute la journée. Je commence à avancer. Les pestes me suivent et répondent bêtement à toutes mes questions. Elles me montrent une maison abandonnée disant que c’est celle que je cherche. Leurs ricanements me rendent impatiente. Quand finalement je les distance, elles ordonnent à leurs chiens de se lancer à ma poursuite. Heureusement, ils ne m’atteignent pas. Mais maintenant, j’ai compris le truc. Une des peste avait lancé un caillou à son chien pour le faire taire. Elle m’a donné le mode d’emploi. Je ramasse trois pierres, j’en garde une dans la main, prête. Je ne suis par contre pas si en confiance, connaissant mon manque de talent au lancer (j’entends encore Xavier rire de moi ici.) Je ne vois pas d’autres chiens et j’arrive sans trop de difficulté chez Crispin. Il ne pensait pas vraiment que j’allais venir, mais m’accueille gentiment. On s’entend sur la cérémonie et le prix (je suis un peu surprise, je trouve ça cher, mais je me dis que je paie pour quelque chose d’unique, et que je ne passerai pas à côté rendue si près du but, après tant d’efforts. En plus, à voir les conditions dans lesquelles sa famille vit, je me dis que c’est un peu un don aussi). Je compte, j’ai l’argent, mais il ne me restera pas grand chose après. J’ai déjà acheté mon billet de retour, c’est l’important.
Il fait la cérémonie qui dure presque deux heures, je ne sais pas, le temps s’arrête. Je trouve ça très beau, très solennel, très serein. Il dépose successivement plusieurs offrandes dans des petites assiettes de laine et de coton roulés, en marmonnant des incantations. Tout ça pour me protéger pendant mon voyage, me garantir la santé, me donner du travail et l’amour. Il me demande où je suis née, le nom de mon père, de ma mère (j’ai traduit par Juana), quand je suis née, les pays où je vais aller, s’il y a une montagne pour les offrandes où je vis (pense vite, pense vite, est-ce que la basilique Ste-Anne compte? Je sais pas, je dis non finalement. Mais quel pays bizarre qu’il doit se dire!) Au travers de ses marmonnements, j’entends souvent Canada, Chili, Australie, trabajo(travail), Mélanie... mais je pense que ça doit être en langue Quechua. Il me demande souvent de souffler trois fois sur ce qu’il va déposer. Parfois, il demande que je répète ses gestes. Sa femme tisse à côté, ses enfants sont sur les lits, silencieux. Je prends notes et photos, mais je suis toute présente à ce qu’il fait. Je me permets quelques questions : « Pourquoi les oeillets? Pourquoi les feuilles de coca? Qu’est-ce que c’est que ça? » Chaque fois, la réponse tourne autour de « c’est pour te protéger » OK, je comprends le concept. À la fin, il emballe le tout dans un tissus, me le place sur la nuque quelques instants. Ensuite, on attend que l’orage se calme et on sort pour tout brûler. Ça sent tellement bon! Il me dira après que c’est du bois d’eucalyptus. Voilà, je suis toute protégée astheure. Il m’accompagne sur le chemin du retour, me montre le musée Kallawaya fermé et vide faute d’argent (merde! Je voulais le voir!) et répond à mes questions. On se quitte alors que la pluie reprend de plus belle. Je marche à la pluie battante, avec le tonnerre en arrière plan. Je n’ai pas peur cette fois, je suis loin d’être sur un sommet! J’avais remarqué un raccourci qui évitait l’endroit de ma rencontre des petites pestes. J’y vais. Quelle bonne idée! Je chantonne, question de ne pas surprendre personne à travers les petits buissons, surtout pas un chien. Sur le retour, je croise 4 personnes et deux ânes. Pas de chien, mais je garde mes pierres, on sait jamais quand ça peut servir.
En comptant mes sous le lendemain, je me rends compte qu’il va m’en manquer pour manger, si je veux m’en garder pour le taxi à mon arrivée à La Paz dans la nuit. Je ne mourrai pas de faim, j’ai bien quelques noix et du pain que je me suis amenés, mais j’aimerais bien manger chez la Dona Sofia qui a l’air de bien popoter. Je me présente pour dîner, et lui explique mon problème. Inspirée par le troc de Philippe « caleçons contre 5 minutes de téléphone satellite », je propose ma bague en argent achetée à La Paz contre mon couvert. Elle l’essaie. Marché conclu. Je ne l’ai pas regretté, c’était tellement bon!
Avant de partir, j’ai voulu mieux connaître Charazani (et passer les longues heures avant le départ du bus pour La Paz en soirée, malgré que je me sois levée tard, après 15 heures de sommeil). Ma rencontre avec le vieil homme a un peu sauvé l’image que j’avais développée des habitants. Lui, c’était l’affabilité en personne. « Comment ça se fait que ton mari n’est pas avec toi? Quand vas-tu revenir? Il faut venir le 16 juillet, c’est la grande fête nationale bolivienne. Reviens avec ton mari et vous viendrez nous visiter à la maison. » Entendu.
C’était peut-être ça mon problème à Charazani. Être une femme voyageant seule. C’est très, très mal vu ici. Les femmes appartiennent à leurs maris et sont ni plus ni moins assignées à résidence. Elles ne se promènent presque jamais seules. Juste avec leur mari ou leurs enfants. Elles pouvaient bien me regarder bizarrement. À la place principale, au centre du village, plusieurs enfants se sont plantés devant moi pour me dévisager. Ils restaient là. Les adultes passaient, mais me regardaient tout aussi intensément. J’étais l’animal de cirque, la curiosité, la gringa pleine de fric. D’ailleurs, le premier contact que j’ai eu dans la rue, c’est une petite fille qui est venue vers moi en courant. « Dinero dame? » Ça m’a sidérée. Elle voulait de l’argent. Elle l’a demandé sans détour. On sait bien, les blancs, c’est de l’argent sur pattes.
Donc, on a déjà vu plus ouvert comme communauté. Mais c’est cohérent avec ce que j’allais y chercher. J’étais à Charazani pour voir les Kallawayas, les médecins traditionnels boliviens. S’ils ont résisté aux siècles de changements, c’est sûrement qu’ils ont la couenne dure! Et ils se terrent assez loin du reste de la civilisation. Je ne sais pas en kilomètres, mais en heures, c’est un minimum de 8 depuis La Paz. Ça m’en a pris presque 11 pour l’aller, crevaison incluse.
Charazani, avec ses 1000 habitants, est la capitale de la région. Mais les Kallawayas habitent plutôt dans les villages des alentours. « Les gens de Charazani sont trop citadins. Je n’aime pas me montrer comme Kallawaya ici. Je porte mes vêtements de ville. » me raconte Aurelio Hortiz Huaricallo, à la Place principale. Tout est une question de référence... C’est que les Kallawayas ont un uniforme les identifiant : poncho rouge(leur couleur de la spiritualité) et sac tissé en bandoulière pour leurs herbes médicinales.
Un Kallawaya, rencontré dans l’autobus qui nous menait à Charazani, m’a préparé une cérémonie typique dans son village de Chari, à 1h30 de marche de Charanzani. Un bus y va, mais juste 3 fois par semaine, mais pas ce jour-là. Tout compte fait, je suis autant contente comme ça, à voir l’étroitesse de la route, grugée à flanc de montagne, érodée par les pluies et les éboulis. Je crève sous le soleil à l’aller. Je ne veux pas ôter mes vêtements longs, c’est pas une joke à faire à sa peau que de l’exposer à ça, à environ 3500 mètres d’altitude. La route est toujours un faux plat montant. Je trouve ça éprouvant. Mais quels paysages! La vallée s’étend à ma droite, le son de la rivière m’accompagne, et se dressent les autres montagnes partout autour, cultivées en terrasses. Derrière moi, je perds doucement Charazani. Pas de possibilité que je me trompe ici, il n’y a qu’une route, et on aurait pas l’idée de la quitter, sauf en escalade.
J’aperçois quelques maisons. Chari fait 200 âmes alors mon Kallawaya, Crispin Calancha, m’a dit : « Demande où est ma maison et on te l’indiquera facilement. » Les premières personnes que je croise sont deux petites filles. Et leurs deux chiens hostiles qui me jappent après. Elles prennent plaisir à me niaiser. Non, on ne peut pas t’aider, non tu ne peux pas passer, nos chiens vont te mordre... Elles me barrent la route. Franchement, j’aurais jamais pensé que les difficultés seraient venues de deux petites pestes. J’essaie de discuter gentiment, j’approche un des chiens, je lui tends la main, il me sent. Les chiens se sont calmés maintenant. Ils voient que je ne fais pas de mal à leurs maîtresses. Bon. Je vais pas rester là toute la journée. Je commence à avancer. Les pestes me suivent et répondent bêtement à toutes mes questions. Elles me montrent une maison abandonnée disant que c’est celle que je cherche. Leurs ricanements me rendent impatiente. Quand finalement je les distance, elles ordonnent à leurs chiens de se lancer à ma poursuite. Heureusement, ils ne m’atteignent pas. Mais maintenant, j’ai compris le truc. Une des peste avait lancé un caillou à son chien pour le faire taire. Elle m’a donné le mode d’emploi. Je ramasse trois pierres, j’en garde une dans la main, prête. Je ne suis par contre pas si en confiance, connaissant mon manque de talent au lancer (j’entends encore Xavier rire de moi ici.) Je ne vois pas d’autres chiens et j’arrive sans trop de difficulté chez Crispin. Il ne pensait pas vraiment que j’allais venir, mais m’accueille gentiment. On s’entend sur la cérémonie et le prix (je suis un peu surprise, je trouve ça cher, mais je me dis que je paie pour quelque chose d’unique, et que je ne passerai pas à côté rendue si près du but, après tant d’efforts. En plus, à voir les conditions dans lesquelles sa famille vit, je me dis que c’est un peu un don aussi). Je compte, j’ai l’argent, mais il ne me restera pas grand chose après. J’ai déjà acheté mon billet de retour, c’est l’important.
Il fait la cérémonie qui dure presque deux heures, je ne sais pas, le temps s’arrête. Je trouve ça très beau, très solennel, très serein. Il dépose successivement plusieurs offrandes dans des petites assiettes de laine et de coton roulés, en marmonnant des incantations. Tout ça pour me protéger pendant mon voyage, me garantir la santé, me donner du travail et l’amour. Il me demande où je suis née, le nom de mon père, de ma mère (j’ai traduit par Juana), quand je suis née, les pays où je vais aller, s’il y a une montagne pour les offrandes où je vis (pense vite, pense vite, est-ce que la basilique Ste-Anne compte? Je sais pas, je dis non finalement. Mais quel pays bizarre qu’il doit se dire!) Au travers de ses marmonnements, j’entends souvent Canada, Chili, Australie, trabajo(travail), Mélanie... mais je pense que ça doit être en langue Quechua. Il me demande souvent de souffler trois fois sur ce qu’il va déposer. Parfois, il demande que je répète ses gestes. Sa femme tisse à côté, ses enfants sont sur les lits, silencieux. Je prends notes et photos, mais je suis toute présente à ce qu’il fait. Je me permets quelques questions : « Pourquoi les oeillets? Pourquoi les feuilles de coca? Qu’est-ce que c’est que ça? » Chaque fois, la réponse tourne autour de « c’est pour te protéger » OK, je comprends le concept. À la fin, il emballe le tout dans un tissus, me le place sur la nuque quelques instants. Ensuite, on attend que l’orage se calme et on sort pour tout brûler. Ça sent tellement bon! Il me dira après que c’est du bois d’eucalyptus. Voilà, je suis toute protégée astheure. Il m’accompagne sur le chemin du retour, me montre le musée Kallawaya fermé et vide faute d’argent (merde! Je voulais le voir!) et répond à mes questions. On se quitte alors que la pluie reprend de plus belle. Je marche à la pluie battante, avec le tonnerre en arrière plan. Je n’ai pas peur cette fois, je suis loin d’être sur un sommet! J’avais remarqué un raccourci qui évitait l’endroit de ma rencontre des petites pestes. J’y vais. Quelle bonne idée! Je chantonne, question de ne pas surprendre personne à travers les petits buissons, surtout pas un chien. Sur le retour, je croise 4 personnes et deux ânes. Pas de chien, mais je garde mes pierres, on sait jamais quand ça peut servir.
En comptant mes sous le lendemain, je me rends compte qu’il va m’en manquer pour manger, si je veux m’en garder pour le taxi à mon arrivée à La Paz dans la nuit. Je ne mourrai pas de faim, j’ai bien quelques noix et du pain que je me suis amenés, mais j’aimerais bien manger chez la Dona Sofia qui a l’air de bien popoter. Je me présente pour dîner, et lui explique mon problème. Inspirée par le troc de Philippe « caleçons contre 5 minutes de téléphone satellite », je propose ma bague en argent achetée à La Paz contre mon couvert. Elle l’essaie. Marché conclu. Je ne l’ai pas regretté, c’était tellement bon!
Avant de partir, j’ai voulu mieux connaître Charazani (et passer les longues heures avant le départ du bus pour La Paz en soirée, malgré que je me sois levée tard, après 15 heures de sommeil). Ma rencontre avec le vieil homme a un peu sauvé l’image que j’avais développée des habitants. Lui, c’était l’affabilité en personne. « Comment ça se fait que ton mari n’est pas avec toi? Quand vas-tu revenir? Il faut venir le 16 juillet, c’est la grande fête nationale bolivienne. Reviens avec ton mari et vous viendrez nous visiter à la maison. » Entendu.
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